Docteur Steve et Mister Jobs

Bon, Steve Jobs est mort, paix à son âme si on y croit. L'homme, gravement malade depuis de nombreuses années, a eu le temps de préparer le monde à l'idée de sa disparition. Ces derniers jours, tout a été dit, écrit, entendu sur le personnage flamboyant, l'innovateur unique, le capitaliste acharné, le manager paranoïaque... Que dire de plus? Peut-être espérer que toutes les louanges entendues dernièrement sur «ses dons innombrables à l'humanité» (!!) ne feront pas oublier le combat de ceux qui se battent tous les jours pour vivre une informatique libre, sans brevet ni verrou.

Comme beaucoup de monde, je me sens tiraillé par le personnage et ce qu'il représente. Difficile de nier que ses créations aient eu une influence notable sur la «démocratisation» de l'informatique.

Combien d'utilisateurs réfractaires, dans les années 80, à tout ce qui touchait à l'informatique naissant se sont laissé apprivoiser par le Mac, sa facilité d'utilisation, son environnement stable et sécurisant. Certes, utiliser un Mac, c'est adopter une logique particulière et un sens du design, mais c'est aussi se soumettre à un des formats les plus fermés du monde informatique, accepter de ne plus avoir d'autres environnements compatibles et tolérer un comportement commercial à la limite du sectaire.

En 2005, lors d'une intervention devenue célèbre à l'université de Stanford, Steve Jobs encourageait l'élite étudiante et la jeunesse dorée qu'il avait sous les yeux, lui qui n'a jamais été diplômé de quoi que ce soit, à ne pas se laisser dominer par les diktats, à écouter leur cœur et leur intuition, et à toujours rester «insatiables et fous». Hungry and foolish... Comme les jeunes Chinois enchaînés pour une poignée de riz dans les usines chargées de fabriquer les produits Apple?

Comment un homme capable de soulever l'enthousiasme des foules et de prôner la liberté de pensée a pu s'enfermer lui-même dans un système totalement hermétique et fermer les yeux sur toutes les déviances de son empire? Comment celui qui se définissait comme un leader technologique a pu choisir de développer son activité en négligeant le bouleversement que représente le logiciel libre pour l'évolution de l'humanité? On ne peut s'empêcher d'imaginer, un pincement au cœur, ce qu'aurait donné l'action de cet homme au sein d'une communauté adepte de l'égalité, de la liberté de créer, de partager et de diffuser. Peut-être que là, oui, l'humanité aurait vraiment bénéficié de ses dons...

Jack Kernel

Chronique publiée dans Charlie Hebdo du 12/10/2011.