Législatives - Le vote de confiance

Double exclusivité pour les élections législatives de juin 2012 : pour la première fois, les citoyens français résidant à l'étranger ont l'occasion d'élire onze députés qui vont les représenter. Pour la première fois également, les quelque 700000 expatriés ayant fourni leur adresse mail ont la possibilité de voter par internet (les autres modalités de vote sont maintenues). Le premier tour du scrutin en ligne s'est déroulé du 23 au 29 mai. Bouclage oblige, ni les résultats ni tous les dysfonctionnements du système ne sont encore connus, mais, quand on sait qu'il existe en France un moratoire sur le vote électronique depuis 2008, on est en droit de se poser quelques questions sur la pertinence de ce scrutin.

Ce n'est quand même pas pour faire joli que des urnes transparentes ont été imposées dans les bureaux de vote en 1991! L'idée était d'éviter les fraudes et d'offrir au citoyen la possibilité de contrôler le scrutin, de la mise en place de l'urne jusqu'au dépouillement. Et, hormis quelques tentatives fantasques de tricherie, le système fonctionne plutôt bien. Mais on fait comment pour garantir la transparence et la confidentialité d'un vote électronique, par ordinateur de vote ou par internet? On accorde toute sa confiance au prestataire (espagnol) et à l'informaticien «spécialisé dans la sécurité» chargé de «vérifier le secret du vote et la sincérité du scrutin» (JO)? Et les inévitables bugs, dysfonctionnements et incompatibilités logicielles, on les gère comment?

Depuis quelques années, informaticiens, chercheurs et responsables politiques de différents pays alertent sur les dangers du vote électronique. Les Pays-Bas l'ont même interdit quand les failles techniques du système ont été dûment prouvées devant témoins et caméras. Rappelons également ce qu'écrivait avec style le Conseil constitutionnel après la présidentielle 2007: «L'intrusion des machines à voter […] rend opaque ce qui était visible. Elle met fin à une communion citoyenne. Elle prive le corps électoral de la surveillance collective des opérations dans lesquelles s'incarne le suffrage universel.»

Ce n'est pas le vote électronique en lui-même qu'il faut rejeter, on peut tout à fait l'utiliser dans des scrutins sans enjeu ou à moindre enjeu, mais il n'y a aucun intérêt à vouloir l'instaurer pour une élection au suffrage universel car on ne pourra jamais concilier confidentialité, contrôle citoyen, transparence et informatique.

Jack Kernel

Chronique publiée dans Charlie Hebdo du 30/05/2012.