Exception culturelle, acte II, scène 1

Il est bien fini, le temps des beaux discours et des vagues promesses, celui du flou sur certains sujets épineux histoire de ne pas s'aliéner de potentiels votants. Et quand je dis flou, je veux dire gros brouillard épais, comme tout ce qui a été dit sur l'Hadopi pendant la campagne. Abroger la loi et supprimer la Haute Autorité en charge de la mise en œuvre de la riposte graduée contre les adeptes du téléchargement illégal? Les remplacer? Puisque François Hollande avait promis une «grande concertation pour l’acte II de l’exception culturelle», que nous indiquent les premières décisions qui ont été prises?

On pourrait se réjouir de la nomination d'Aurélie Filipetti, au ministère de la Culture, elle connaît son sujet et s'est exprimée dans le passé contre la loi Hadopi. Pourtant, son  premier choix fut d'écarter de son équipe de la Rue de Valois Juan Branco, son ancien directeur de cabinet et anti-Hadopi notoire. Et la ministre de nommer des conseillers pro-Hadopi dans son cabinet. Mais bon, tout le monde sait qu'un ministre ne choisit pas forcément ses conseillers…

Là où on commence à s'inquiéter, c'est quand Pierre Lescure est nommé pour piloter la mission de concertation de l'acte II. Après Denis Olivennes, alors patron de la FNAC, qui avait mené en 2007 une mission ayant conduit à Hadopi, est-ce légitime que la nouvelle concertation soit menée par l'ancien PDG de Canal+, un groupe devenu la première source de financement du cinéma en France?

Car qui dit Canal+ dit chronologie des médias. Celle-ci planifie les fenêtres de diffusion successives des œuvres après leur diffusion sur grand écran (DVD, vidéo à la demande-VOD, télévisions gratuites). Aujourd'hui, il faut attendre quatre mois minimum à compter de la date de sortie d'un film au cinéma pour pouvoir l'acheter ou le louer en DVD, dix mois pour le voir sur Canal+… et trois ans pour accéder à ce même film dans le cadre d'un abonnement VOD. Canal+ a tout intérêt à maintenir cette chronologie qui lui permet de garder une certaine «exclusivité». Mais que vaut-elle réellement, cette chronologie, quand on sait qu'un film est accessible en téléchargement illégal bien avant sa sortie en DVD? On peut, comme Nicolas Seydoux, président de Gaumont, se voiler la face et affirmer qu'«aucun film français n'a été téléchargé entre le 15 mai et le 15 décembre 2011». On peut aussi décider que le principe même d'une chronologie des médias est devenu obsolète et qu'un œuvre devrait être disponible sur tous les supports au même moment. Mais, sans être aussi radical, on peut simplement commencer par se poser les vraies questions des relations entre les créateurs et le public. Ces dernières années, politiques et lobbyistes ont été très créatifs pour trouver de nouveaux moyens de surveiller et de punir l'échange illicite mais ça ne règle rien, jamais. Puissent-ils mettre enfin leur créativité au service de toutes les pistes possibles permettant une juste rémunération des créateurs et le respect des usages légitimes du public.

Jack Kernel

Chronique publiée dans Charlie Hebdo du 30/05/2012.