DRM: entrave à la culture numérique

Dans le monde réel, il existe un certain nombre de pratiques qu'il ne nous viendrait jamais à l'idée de remettre en question. Depuis un paquet d'années, sans que ça pose de problème à qui que ce soit, il est possible de s'installer confortablement, de chausser ses lunettes de vue, et d'entamer le dernier polar que l'on vient d'acquérir. On peut sauter des pages, aller directement à la fin, le prêter, et même le lire avec des lunettes de soleil si c'est plus agréable. Cette activité innocente, personnelle et libre ne l'est pas autant dans le monde numérique. À cause des DRM (Digital Rights Management, également appelées «mesures techniques de protection»), regroupant des dispositifs logiciels et matériels, les usages légitimes peuvent être réduits, limités et contrôlés. Sur de nombreux DVD, impossible d'accéder au film sans être obligé de regarder les publicités. Sur certaines liseuses électroniques, le droit de lecture peut être tout simplement retiré. Amazon avait ainsi supprimé des centaines de livres achetés légalement sur son site et lisibles via sa liseuse Kindle, dont La Ferme des animaux et 1984 (Big Brother is really watching you!) de Georges Orwell. Idem pour la musique achetée en ligne où le lecteur peut-être imposé, et pour les services de vidéo à la demande où la plateforme matérielle et logicielle n'offre aucune alternative de lecture.

Les promoteurs des DRM ne sont pas naïfs, il savent que ces mesures sont toutes potentiellement contournables. Ils ont donc obtenu des législateurs que leur contournement soit interdit, y compris pour des usages légitimes. Les législateurs, également conscients que la protection juridique des DRM pourrait être à double tranchant (formation de monopole, danger sur la sécurité des systèmes du fait du côté intrusif de DRM…), ont prévu en 2006 la création d'une autorité pour tenter de réguler les DRM et veiller aux intérêts de chacun.

La célèbre Hadopi est aujourd'hui en charge de cette régulation qui, selon l'avis de beaucoup, est vouée à l'échec. On en revient toujours au même, pourquoi dépenser du temps et de l’argent à mettre en place des moyens de contrôle et de surveillance plutôt que d'envisager une nouvelle façon d'aborder la culture numérique?

Jack Kernel

Chronique publiée dans Charlie Hebdo n° 1043 du 12/06/2012.